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Ministère de la Sécurité publique

Histoire de l'Établissement de détention de Montréal

La prison du Pied-du-Courant doit être remplacée

Plusieurs prisons se succèdent à Montréal depuis sa fondation. La population de la ville étant en constante croissance, chaque établissement de détention est éventuellement confronté à la problématique de surpopulation. Lorsqu’une prison devient trop exiguë ou désuète, la pression pour en construire une autre se fait lourdement sentir.

En 1836, dans l'urgence des événements liés à la Rébellion des Patriotes, le gouvernement prend possession de la nouvelle prison du Pied-du-Courant. Celle-ci n'est pas encore achevée (elle le sera en 1840). Dès le départ, les observateurs notent de graves lacunes qui la rendent impropre à servir d'établissement carcéral. Les problèmes soulevés sont nombreux et menacent la sécurité de l'établissement dont on dit qu'« aucune partie n'en paraît sûre, pas même les cellules ». Un rapport d'examen de la nouvelle prison expose des problèmes de chauffage, d'alimentation en eau, d'absence d'appareils de cuisine ou d'appareils pour laver ou fumiger les vêtements des prisonniers et leur lit et l'absence d'infirmerie. Malgré ces manques, la prison ouvre ses portes. Les conditions de vie y sont, dès le départ, très difficiles. Le travail est dur (le concassage de pierre), l'alimentation déficiente et les soins médicaux quasi inexistants. Les différents gouverneurs de la prison s'emploient, au cours de ses 77 années d'utilisation, à combler les lacunes de la prison.

La prison du Pied-du-Courant, vers 1907
Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Prison du Pied-du-Courant
Prison du Pied-du-Courant
Charles-Amédée Vallée
Charles-Amédée Vallée
Famille Vallée.

Le dernier de ces gouverneurs, Charles-Amédée Vallée, prend la direction de la prison de Montréal le 18 mai 1891. Cet ancien militaire décoré de l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand dirige la prison d'une main ferme. C'est un meneur d'hommes, travailleur acharné et expert autodidacte des sciences pénitentiaires. Pendant ses années de service, il ne ménage pas ses efforts pour dénoncer l'état vétuste de la prison de Montréal, connaître ce qui se fait de mieux en matière d'établissements carcéraux et réclamer inlassablement la construction d'une nouvelle prison mieux adaptée aux besoins d'une ville grandissante. Après de nombreuses années de plaidoiries, il est finalement entendu et la construction d’une nouvelle prison est autorisée.

Architecture et construction

Construction de l’Établissement de détention de Montréal.
Construction de l'EDM, BAnQ.

La première pelletée de terre de la nouvelle prison de Montréal, dite de Bordeaux, a lieu en 1907. Les différents voyages d'études du gouverneur de l'époque, Charles-Amédée Vallée, aux États-Unis et en Europe, le mènent à choisir un style d'architecture carcérale alors à la mode : le style pennsylvanien, en forme d'étoile, inspiré du Eastern State Penitentiary de Philadelphie en 1829. Cette architecture est associée à une philosophie carcérale qui prône l'isolement cellulaire afin de favoriser la réflexion et le repentir des prisonniers sur leur crime. Fervent défenseur des bienfaits du travail des prisonniers puisque, selon lui, rien n'est pire dans une prison que l'oisiveté, le gouverneur Vallée privilégie toutefois un régime de vie généralement associé au style d'architecture carcérale auburnien (vie en commun pour le travail et les activités de jour, isolement la nuit).

Construction de l’Établissement de détention de Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Construction de l’Établissement de détention de Montréal.
La prison de Montréal, vers 1927, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
La prison de Montréal, vers 1927.

L'architecte Jean-Omer Marchand et son assistant Raoul Adolphe Brassard sont ceux qui créent les plans issus de la vision de M. Vallée. Le résultat est particulièrement intéressant. L'EDM a même servi de lieu de tournage pour plusieurs grandes productions cinématographiques comme Once Upon a Time in America, Where the Money Is, Switching Channels et L'Affaire Coffin pour n'en nommer que quelques-unes.

Façade de l'EDM en 1933.
Façade utilisée pour le tournage du film One Upon a Time in America, 1933.
La chapelle de l'Établissement de détention de Montréal, 1943.
Chapelle au centre de l’EDM, 1943, BAnQ.

L'aspect religieux est si important à cette époque que l'architecture est prévue pour permettre à l'aumônier de « dire la messe » dans la chapelle centrale, juchée au sommet de la prison et ouverte sur tous les secteurs de vie.

Le gouverneur Vallée a une vision stricte et punitive de l'incarcération. Pour lui, l'absence de luxe fait partie intégrante de la peine. Il tient d'ailleurs à ce que l'architecture de la nouvelle prison soit austère pour bien refléter que c'est d'abord et avant tout un lieu de punition. Toutefois, il est aussi primordial pour lui que chacun soit traité de façon humaine et dans la dignité. Sévère et strict, il peut aussi se montrer profondément humain. Chaque cellule est équipée d'une source d'éclairage électrique, d'un lit, d'un bureau et d'un cabinet d'aisances. Le citoyen moyen n'ayant alors pas accès à de telles commodités de base, les discussions font rage dans les chaumières, alimentées par la presse écrite.

Le village de Bordeaux ne fait pas l’unanimité

Le lieu choisi pour ce nouvel établissement de détention détonne avec ce qui s'est fait jusque-là. Alors que les autres prisons de Montréal ont toutes été construites dans un quadrilatère restreint près de la Place d'Armes, on choisit cette fois-ci deux grands terrains sis dans le village de Bordeaux, complètement au nord de l'île. La nouvelle prison se trouve ainsi bien éloignée des édifices d'administration de la Justice. Cet isolement géographique cause bien des casse-tête, notamment parce qu'il rend très difficile le transport des prisonniers vers elle, particulièrement l'hiver. D'ailleurs, plusieurs mois après son ouverture, la nouvelle prison n'accueille environ que 150 prisonniers alors que l'ancienne est toujours aux prises avec une surpopulation carcérale. Le problème de transport est résolu quand on fait l'achat, en 1914, de deux wagons de tramway spécifiquement conçus pour le transport des prisonniers. Ce moyen de transport sera utilisé à partir de 1915 jusqu'en 1925, puis remplacé par des véhicules motorisés.

Wagon de tramway conçu pour le transport des prisonniers, Canadian Rail.
Wagon de tramway conçu pour le transport des prisonniers.
Gare du village de Bordeaux, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Fonds Robert Prévost.
Gare de Bordeaux

La construction d'une prison près du petit village d'agriculteurs qu'est Bordeaux à cette époque ne fait pas le bonheur de ses futurs voisins qui réclament qu'elle soit construite le plus loin possible de la route et qu'on ne lui donne pas le nom de « prison de Bordeaux ». On accueille favorablement leurs requêtes, mais l'appellation détestée reste malgré tout dans le langage populaire. Encore aujourd'hui, le vocable « prison de Bordeaux » est mieux connu du grand public que celui d'« Établissement de détention de Montréal ».

La construction de la prison est ponctuée de scandales. Les délais de construction sont maintes fois repoussés et les coûts très largement dépassés. La presse de l'époque en fait d'ailleurs ses choux gras. Lors de son ouverture, le 18 novembre 1912, 100 prisonniers sont transférés à la nouvelle prison de Montréal, marquant ainsi une nouvelle ère en ce qui a trait aux conditions de détention au Québec.

Les émeutes et les évasions

Outre la peine de mort, la violence fait sans contredit partie de la réalité carcérale. Le 4 mai 1952 éclate à la prison de Montréal une des plus sérieuses émeutes de son histoire. La société a changé de même que le vécu carcéral. Les régimes de vie sont moins restrictifs et les prisonniers davantage revendicateurs quant à leurs conditions de détention. Le pâté chinois au mouton qui trouve régulièrement place dans les gamelles ne fait pas l'affaire des prisonniers. Ils menacent de se soulever si on leur en sert encore une fois. Pendant les vacances du gouverneur, le repas détesté revient au menu. Les prisonniers prennent par la force le contrôle de la prison qui n'est malheureusement pas conçue pour faire face à une telle révolte. Les couteaux des cuisines disparaissent, des feux sont allumés un peu partout dans la prison. Finalement, policiers, pompiers, gardiens et… émeutiers vont unir leurs forces afin d'éteindre les incendies.

Lucien Rivard
Lucien Rivard
United Press International Photo

Un autre événement majeur survient le 2 mars 1965, marquant les annales de la prison et faisant jaser jusqu'au parlement : la célèbre évasion de Lucien Rivard. Ce personnage haut en couleur et recherché aux États-Unis nargue l'establishment politique. Le film de Charles Binamé, Le piège américain, trace d'ailleurs un portrait complexe de ce fameux hors-la-loi, héros sympathique aux yeux du public.

Barreaux installés après l’émeute de 1952.
Des barreaux ont été installés après l’émeute de 1952 afin d'isoler de manière sécuritaire les différents secteurs de vie de l’Établissement de détention de Montréal.

Malheureusement, plusieurs soulèvements surviennent entre les années 50 et 90. Les années 60 sont particulièrement explosives. La Sûreté du Québec vient à l'occasion prêter main-forte aux agents correctionnels qui en ont plein les bras, mais c'est, sans contredit, l'émeute de 1992 qui est la plus impressionnante. Dans un contexte de surpopulation et de tensions entre le personnel et la direction de l'établissement, le mécontentement des détenus récalcitrants à qui l'on a coupé le tabac suffit à faire déborder la marmite!

Ces événements ont pour conséquence un renforcement de la sécurité des lieux. Au cours des décennies, les émeutes et soulèvements ont façonné l'architecture de l'Établissement de détention de Montréal afin de le rendre plus sécuritaire.

Événements dramatiques

Diange Lavigne
Diane Lavigne assassinée le 26 juin 1997.

Le milieu carcéral comporte son lot de difficultés dans la gestion d'individus parfois difficiles. Le 26 juin 1997, l'assassinat de la gardienne Diane Lavigne a l'effet d'une bombe. Cette dernière croule sous les balles d'un tireur qui la suit alors qu'elle se dirige chez elle après son quart de travail à l'EDM. Un collègue de l'établissement Rivière-des-Prairies, Pierre Rondeau, subit le même sort le 8 septembre de la même année lors d'un transport vers le palais de justice. L'ambiance de travail est à son plus bas dans le milieu correctionnel. Des mesures de sécurité sont renforcées dans les autres établissements de détention du Québec afin d'éviter que se reproduise un événement dramatique. Les mois qui suivent sont caractérisés par la peur, la colère, l'insécurité. Les questions demeurent sans réponse et le temps guérit bien lentement les blessures pour l'ensemble du personnel correctionnel. L'arrestation et l'incarcération de Maurice « Mom » Boucher pour sa responsabilité dans le meurtre des deux gardiens permettent de tourner une page. Les deux agents des services correctionnels morts en service ne seront toutefois pas oubliés par leurs collègues.

D’une vision punitive à un modèle de réinsertion sociale

Potence entre les ailes A et F de l'EDM.
Installation qui servait autrefois à l’exécution des condamnés à mort.

Autre époque, autres moeurs... c'est une vision purement punitive qui primait en matière carcérale au début du siècle. L'exécution par pendaison demeure l'ultime punition aux yeux de la société. « Pour que justice soit faite! » disait-on alors. Au fil des années, le rituel du drapeau noir hissé au sommet de la prison et du glas qui sonne se répète pour les 82 pendaisons qui ont lieu sur les deux potences de la prison de Bordeaux. Un seul des deux gibets subsiste aujourd'hui, celui à l'encoignure des ailes A et F.

Cellule du condamné à mort
Cellule du condamné à mort, 1943, BAnQ.

Certaines pendaisons retiennent l'attention en raison de leur grande médiatisation, d'autres pour la réflexion de société qu'elles entraînent. La plus connue demeure sans aucun doute celle de Wilbert Coffin en 1956. La presse de l'époque s'enflamme pour l'hypothétique innocence du garde-chasse gaspésien, ce qui nourrit considérablement le débat sur la peine capitale au Canada. D'autres exécutions marquent l'imaginaire populaire, dont celle ratée de Tommasina Sarao (née Téolis), en 1935, qui relance le débat sur la pendaison des femmes et celle d'Albert Guay, en 1951. Cette dernière a d'ailleurs inspiré le cinéaste Denis Arcand dans son adaptation cinématographique du roman Le Crime d'Ovide Plouffe . La dernière exécution à Bordeaux a lieu en 1960. Au moment de monter sur l'échafaud, Ernest Côté ne plaide pas son innocence ni ne démontre de révolte. Il se contente d'un long plaidoyer contre la peine de mort, sans savoir qu'il sera le dernier à subir un tel châtiment au Québec.

Les années 70 et 80 sont caractérisées essentiellement par l'importance accordée à l'amélioration des conditions carcérales et à la réinsertion sociale. L'arrivée de professionnels se consacrant à celles-ci entraîne plusieurs changements. Davantage activités sportives, culturelles et de loisirs sont organisées. Les programmes de formation se créent, le travail aussi, au moyen des ateliers Techni-Bor.

Activité sportive extérieure à l'EDM,
Fonds d’Archives de la Ville de Montréal.
Terrain de baseball à l'EDM.
Les ateliers Techni-Bor,
Fonds d’Archives de la Ville de Montréal.
Ateliers Techni-Bor

Les graves lacunes quant à l'incarcération dans l'aile D d'une clientèle aux prises avec de lourds problèmes de santé mentale sont aussi résolues en 1970 avec l'ouverture de l'Institut Philippe-Pinel qui vient remplacer l'« Hôpital de Bordeaux ». Cette clientèle peut désormais recevoir des soins appropriés dans un environnement mieux adapté.

Aujourd'hui, les détenus bénéficient de programmes, de services de soutien à la réinsertion sociale et de traitements spécialisés pour diminuer les risques de récidive. Ainsi, à l'Établissement de détention de Montréal, 16 détenus ont obtenu en 2011-2012 leur diplôme d'études professionnelles en « pose de systèmes intérieurs ». Ils sont définitivement mieux outillés pour réintégrer la société et les chances qu'ils récidivent sont donc significativement réduites.

Comme personne n'a encore trouvé le remède à la criminalité, l'Établissement de détention de Montréal, édifice muré, petite ville isolée au sein d'une grande ville, doit continuer son service malgré son âge vénérable. Il est toujours utilisé à pleine capacité. Heureusement, une équipe dévouée veille sur lui, entretient, rénove et améliore cet endroit où doivent cohabiter étroitement visions de réinsertion sociale et impératifs de sécurité. L'univers carcéral continue d'évoluer et ses acteurs doivent sans cesse s'adapter à de nouvelles réalités. C'est le défi constant de cet univers reclus, mais pourtant ouvert sur la société.

Établissement de détention de Montréal, 2009
Établissement de détention de Montréal, 2009, Martin Cormier, ASC

Dernière mise à jour : 03 octobre 2012